le problème de la philosophie de l’économie

L’économisme moderne

La crise de la science économique

La science de l’économie passe aujourd’hui par une crise philosophique des plus aigües (bien que tout le monde ne le voie pas encore clairement) : si elle refuse un matérialisme économique conscient, elle se prive de bases philosophiques et se transforme en une somme de connaissances et d’observations empiriques qui ne méritent plus guère d’être considérées comme de la science. Aussi le problème de la philosophie de l’économie ou, pour mieux dire, l’ensemble de ses problèmes acquièrent-ils un intérêt non seulement philosophique et général, mais encore économique et social.

Ce qui, en pratique, apparaît comme allant de soi, pose souvent les problèmes les plus difficiles au philosophe. Telle, par exemple, la théorie de la connaissance qui, au fond, étudie des formes du savoir évidentes en elles-mêmes et qui y découvre à juste titre des questions aussi complexes qu’ardues. A cause de cette évidence fallacieuse, on se met à considérer les thèses de cet ordre soit comme étant intangibles et apodictiques, de telle sorte qu’il serait impossible de les nier, car ce serait impossible ou absurde, soit qu’on les tienne pour démontrées et établies par cette même science, une attitude particulièrement répandue chez les scientifiques. D’où le dogmatisme en question, si typique de nos jours, et fortement ramifié. Pour s’en défaire, il faut l’effort d’une analyse philosophique. Il faut soumettre au doute ce qui semble indubitable, ce dont il est même réputé inconvenant de douter, pour y jeter le regard candide de l’étranger ou du sauvage qui trouve bizarres nos cols et nos manchettes, habituels pour nous, et qui s’interroge sur leur fonction réelle.


Commentaire/Analyse

Le Père Serge nous surprend ici, dans la continuité de sa pensée. Au paragraphe précédent (voir l’analyse précédente) on s’attendait à voir émerger les axiomes philosophiques et conceptuels qui sous-tendent la réflexion sur l’économisme. Et ici, l’auteur nous dit que finalement les fondations conceptuelles sont pauvres voire inexistantes, au profit d’un empirisme basé sur des observations, ce qui en matière de science ne permet pas d’aller bien loin. C’est pourquoi apparaît ici dans le fil de sa pensée la problématique de la théorie de la connaissance. Ceci rejoint ce que je développais dans le post précédent de cette analyse : l’économie se décrit elle-même comme rendant compte du réel, comme étant une traduction mécanique et froide de ce qui est, au même titre que la nature : espace, temps, température, matière, etc. Mais en ceci il y a un présupposé philosophique, assez pauvre au final, mais qui est celui du discours de l’économie sur elle-même. S’agit-il alors uniquement de ce qu’est véritablement l’économisme ? Quand un menteur fait un mensonge, il habille celui-ci de tout ce qui permet à celui-ci de passer pour une vérité. Cette pauvreté de la fondation axiomatique du discours économique, basée sur des observations empiriques fallacieuses est-elle la seule chose à laquelle nous soyons confrontés ? Ou bien peut-on trouver dans l’économisme, quelque chose de davantage souterrain, au –delà du discours qui sert à le faire accepter de tous ?

Dans la conclusion du paragraphe, le Père Serge touche des notions qui seront reprises plus tard par un marxiste authentique, à savoir Guy Debord, dans la société du spectacle. Son postulat est le suivant : le fonctionnement économique, la circulation de l’argent, la séparation des gens dans des catégories liées à la richesse offre « un spectacle » tellement présent, tellement massif, qu’il donne à penser que ce fonctionnement est immuable, le seul qui fut jamais, et qu’il en sera toujours ainsi. Or, le chrétien, s’il honore son baptême, s’est fixé pour mission de faire du monde un endroit où la volonté divine s’accomplisse. C’est-à-dire que le monde où a lieu ce spectacle doit d’une façon ou d’une autre abandonner celui-ci et passer à un fonctionnement purement évangélique. Il doit donc y avoir un processus qui va regarder le monde pour y voir un spectacle qui le parasite comme une bactérie qui rend malade un organisme auparavant sain, mais qui peut guérir. Il faut nous reconnaître malades. Comme le dit le Père Serge, ceci devrait nous sembler aussi étrange qu’un bouton de manchette à un sauvage.