Patrologie grecque

Saint Clément de Rome : première aux corinthiens - chapitre 3

Texte original (dans la patrologie de Migne) :

Γέγραπται γὰρ οὕτως· Καὶ ἐγένετο μεθ᾿ ἡμέρας, ἤνεγκεν Κάϊν ἀπὸ τῶν καρπῶν τῆς γῆς θυσίαν τῷ θεῷ, καὶ Ἄβελ ἤνεγκεν καὶ αὐτὸς ἀπὸ τῶν πρωτοτόκων τῶν προβάτων καὶ ἀπὸ τῶν στεάτων αὐτῶν. καὶ ἐπεῖδεν ὁ θεὸς ἐπὶ Ἄβελ καὶ ἐπὶ τοῖς δώροις αὐτοῦ, ἐπὶ δὲ Κάϊν καὶ ἐπὶ ταῖς θυσίαις αὐτοῦ οὐ προσέσχεν. καὶ ἐλυπήθη Κάϊν λίαν καὶ συνέπεσεν τῷ προσώπῳ αὐτοῦ. καὶ εἶπεν ὁ θεὸς πρὸς Κάϊν· Ἱνατί περίλυπος ἐγένου, καὶ ἱνατί συνέπεσεν τὸ πρόσωπόν σου; οὐκ ἐὰν ὀρθῶς προσενέγκῃς, ὀρθῶς δὲ μὴ διέλῃς, ἥμαρτες; ἡσύχασον· πρὸς σὲ ἡ ἀποστροφὴ αὐτοῦ, καὶ σὺ ἄρξεις αὐτοῦ. καὶ εἶπεν Κάϊν πρὸς Ἄβελ τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ· Διέλθωμεν εἰς τὸ πεδίον. καὶ ἐγένετο ἐν τῷ εἶναι αὐτοὺς ἐν τῷ πεδίῳ, ἀνέστη Κάϊν ἐπὶ Ἄβελ τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ καὶ ἀπέκτεινεν αὐτόν. ὁρᾶτε, ἀδελφοί, ζῆλος καὶ φθόνος ἀδελφοκτονίαν κατειργάσατο. διὰ ζῆλος ὁ πατὴρ ἡμῶν Ἰακὼβ ἀπέδρα ἀπὸ προσώπου Ἠσαῦ τοῦ ἀδελφοῦ αὐτοῦ. ζῆλος ἐποίησεν Ἰωσὴφ μέχρι θανάτου διωχθῆναι καὶ μέχρι δουλείας εἰσελθεῖν. ζῆλος φυγεῖν ἠνάγκασεν Μωϋσῆν ἀπὸ προσώπου Φαραὼ βασιλέως Αἰγύπτου ἐν τῷ ἀκοῦσαι αὐτὸν ἀπὸ τοῦ ὁμοφύλου. Τίς σε κατέστησεν κριτὴν ἢ δικαστὴν ἐφ᾿ ἡμῶν; μὴ ἀνελεῖν με σὺ θέλεις, ὃν τρόπον ἀνεῖλες ἐχθὲς τὸν Αἰγύπτιον; διὰ ζῆλος Ἀαρὼν καὶ Μαριὰμ ἔξω τῆς παρεμβολῆς ηὐλίσθησαν. ζῆλος Δαθὰν καὶ Ἀβειρὼν ζῶντας κατήγαγεν εἰς ᾅδου διὰ τὸ στασιάσαι αὐτοὺς πρὸς τὸν θεράποντα τοῦ θεοῦ Μωϋσῆν. διὰ ζῆλος Δαυὶδ φθόνον ἔσχεν οὐ μόνον ὑπὸ τῶν ἀλλοφύλων, ἀλλὰ καὶ ὑπὸ Σαοὺλ βασιλέως Ἰσραὴλ ἐδιώχθη.

Traduction fluide

Car il a été écrit ainsi : « Et vinrent les jours où Caïn apporta à Dieu les fruits de la terre en offrande et Abel apporta les premiers-nés de ses brebis et parmi les meilleures graisses. » Mais Dieu agréa Abel et ses dons, mais n’accepta pas Caïn et ses sacrifices. Et Caïn en fût grandement irrité et son visage s’effondra. Et Dieu dit à Caïn : « Pourquoi es-tu plein de regrets, et pour quelle raison ton visage est effondré. Ton offrande est correctement offerte mais tu as mal partagé ? N’as-tu pas péché ? ». Calme-toi : vers toi ira ton aversion et tu commenceras. » Caïn dit à son frère Abel : « allons vers la plaine ». Et quand il fût dans la plaine, Caïn se dressa et assassina son frère Abel. Vous voyez frères, l'envie et la jalousie ont accompli un fratricide. C'est à cause de la jalousie que notre père Jacob a fui la face d'Esau son frère. C'est à cause de la jalousie que Joseph est entré dans une persécution mortelle et la captivité. L'envie força Moïse à fuir la face de Pharaon, le roi d’Égypte, car il avait entendu de la part d'un compatriote « qui t'a fait notre juge ? » (Ex 11:14). Veux-tu me tuer aussi comme tu as tué hier un égyptien ? C'est par l'envie qu'Aaron et Myriam furent chassés hors du camp. L'envie a abaissé vivants Dathan et Aviram vers l'Hadès par la rébellion contre Moïse, l'esclave de Dieu. C'est par l'envie que David subit la jalousie des étrangers et fut persécuté par Saul le roi d'Israël.




Commentaire/Analyse : Jalousie et pouvoir





Dans cette longue démonstration biblique, Clément montre aux Corinthiens, qu’ils ne sont pas les premiers à être victimes de cette terrible passion : la jalousie. Déjà, à peine chassés du jardin d’Éden, Caïn avait tué Abel, pour cette raison. Puis Clément passe sur Jacob et Esau, séparés par la jalousie, Joseph, victime de la jalousie de ses frères, Moïse de celle de Pharaon, et enfin Dathan et Aviram, révoltés contre Moïse et jaloux moururent à cause de cela. Enfin, David qui subit la terrible jalousie de Saul. Mais, si les cas de David et Abel, victimes respectivement de Saul et Caïn, sont assez caractéristiques de la jalousie, il n’en est pas de même pour les autres, surtout pour le couple Moïse et Pharaon. Et Clément présente ici subtilement ce dont il s’agit : il ne s’agit pas exclusivement de jalousie, mais bien aussi de l’usurpation du pouvoir. Jacob et Esau sont divisés à cause de la problématique du droit d’aînesse. La question soulevée par ce droit est celle du pouvoir : qui va légitimement exercer le pouvoir ? De même chez Joseph et ses frères. Même si la jalousie a également rongé la famille de Jacob, la question sous-jacente était bien celle du pouvoir. C’est encore plus flagrant pour Moïse et Pharaon ou Datham et Aviram face à Moïse. Qui exerce le pouvoir ? Qui a la puissance et la faveur divine avec lui ? Qui est l’élu de Dieu pour exercer Sa volonté dans le monde ?

On voit donc ici, non pas l’imprécision biblique de Clément, mais bien le souci pastoral. Plutôt que d’accuser frontalement, de heurter, de blesser encore davantage des gens rongés par les passions, il utilise une allusion, en partant longuement de l’histoire entre Caïn et Abel. Les deux frères se sont retrouvés dans une situation qui a exacerbé la jalousie, mais surtout dans une situation de révéler qui avait la faveur divine, et donc l’autorité spirituelle. L’habilité pastorale de Clément ici est de partir d’une histoire de jalousie, mais qui est doublée de la problématique de l’autorité spirituelle, en disant qu’il ne parle que de jalousie, mais en enchaînant ensuite les exemples - comme l’exige la rhétorique bien appliquée, afin d’affirmer plus encore son propos – qui seront davantage des exemples d’autorité spirituelle que des exemples de jalousie proprement dite.

Cette histoire à Corinthe nous apprend deux choses, à nous aujourd’hui. Premièrement, les premiers chrétiens n’étaient pas immunisés contre les passions humaines, et il ne faut donc pas les considérer plus vertueux que nous. Nous avons régulièrement tendance, et votre serviteur n’est pas immunisé contre cette tendance, à idéaliser l’Église primitive. Et deuxièmement, il se pose un vrai problème d’autorité spirituelle dans l’Église. Il y a des gens qui veulent exercer des responsabilités, qui veulent avoir un pouvoir. Mais le pouvoir, la responsabilité, s’accompagnent de la légitime attente vis-à-vis des capacités. Dans le monde professionnel, on donne des positions de management à ceux qui sont en capacité de les occuper. Il n’y a rien de pire que de placer un petit à une grande place. C’est un des rares bienfaits de la violence darwinienne économique. La plupart du temps, les mauvais ne restent pas. Malheureusement, dans l’Église il n’en est pas de même. Il y a une vraie problématique d’autorité spirituelle, aujourd’hui. Depuis combien de temps n’avons-nous pas eu un évêque qui fut également un saint ? Là où l’on s’attend à la majesté d’un aigle, nous avons une vulgaire volaille de basse-cour. Regardons le pseudo concile de 2016 froidement, et qu’on ose me dire le contraire… Clément avait la dimension, l’autorité et le prestige pour lutter contre cette inertie ecclésiale, contre cette force de gravité ecclésiale. Qui est clément aujourd’hui ?