Le sacrement de l’Assemblée

« lorsque vous vous réunissez en Eglise » (I Cor 11:18)
"lorsque vous vous réunissez en Eglise", écrit l'apôtre Paul aux Corinthiens : pour lui, comme pour tout le christianisme primitif, ces termes ont trait non pas au temple, mais à la nature et au but de la réunion. L'on sait que le mot église, ekklesia, veut dire assemblée. Dans l'esprit des premiers chrétiens, « se réunir en église », c'est constituer une telle assemblée, dont le but est de manifester, de réaliser l'église. Cette assemblée est eucharistique : la célébration de la « cène du Seigneur », de la « fraction du pain », en est la culmination et l'achèvement. Dans son épître, saint Paul réprimande les Corinthiens qui se « réunissent de telle façon que ce n'est pas prendre la cène du Seigneur » (I Cor 11:20). Dès l'origine, cette unité trine apparaît donc avec évidence : l'Assemblée, l'Eucharistie, l’église, ainsi qu'en témoigne unanimement, à la suite de saint Paul, la tradition ancienne. La principale tâche de la théologie liturgique consiste à découvrir l'essence et à exposer le sens de cette unité. Cette tâche est d'autant plus actuelle que l'unité des trois éléments, évidente pour l’église primitive, a cessé de l'être pour la conscience moderne. La théologie que l'on appelle traditionnellement d'école et qui, depuis l'interruption de la tradition patristique, est surtout le produit d'une conception occidentale tant de la méthode que de la nature de la théologie, ne mentionne tout simplement pas la liaison entre l'Assemblée, l'Eucharistie et l’Eglise. Elle définit et elle étudie l'Eucharistie en soi, comme l'un des sacrements, et non pas comme celui de l'Assemblée (synaxe), selon la définition de l'Aréopagite (V.me siècle). Il ne serait pas excessif de dire que cette dogmatique « scolastique » ignore tout unimement le sens ecclésiologique de l'Eucharistie, de même qu'elle oublie la dimension eucharistique de l'ecclésiologie.


Commentaire/Analyse

Dans sa préface à la phénoménologie de l’esprit, Hegel écrit : « le vrai est le tout ». Difficile de dire si le Père Alexandre Schmemann était un hégelien, mais son approche est terriblement hégélienne ; Même probablement au-delà ce qu’il a pu percevoir lui-même. Le Père Schmemann nous invite à retrouver une unité d’ensemble dans la liturgie. Il nous déconseille les analyses sur les parties du tout, mais de rester focalisé sur le tout, car c’est de ce tout qu’émerge la vérité. La liturgie n’y fait pas exception. C’est dans sa totalité qu’émerge la vérité qu’elle manifeste. Comme je l’expliquais dans un autre commentaire (sur les présocratiques), Socrate commence la philosophie grecque dans sa dimension de rupture avec l’unité. C’est Hegel qui clôt cette page historique en retournant au tout. Il y eut une pensée philosophique avant et après, bien évidemment. Mais les présocratiques conceptualisaient dans la totalité. C’est le génie foudroyant d’Hegel que de redécouvrir la totalité. L’occident latin, par l’Eglise romaine a, dans la scolastique, porté à son paroxysme cette approche post-socratique philosophique de rupture avec l’unité. Et c’est la conscience liturgique occidentale qui s’en est trouvée affectée. Posons la question crûment : pour quelqu’un qui ne saisit plus la dimension symbolique de la liturgie, à quoi sert-il d’aller participer à la liturgie ? Si la personne est parfaitement catéchisée, connaît bien la Bible, les textes clés, cela n’a aucun intérêt. Inutile de perdre son temps à écouter les mêmes chants, refaire les mêmes actions ! Le côté pédagogique a parfaitement fonctionné… cette forme de pensée témoigne d’une perte du tout de la liturgie. L’auteur a-t-il l’intuition de la cause première, à savoir la perte de l’unité que nous devons à Socrate ? Sa mention du besoin de totalité et d’erreur scolastique est frappante, car le raccourci historique est criant de vérité. L’orthodoxie est ainsi le christianisme de la totalité et le catholicisme romain, le christianisme de la fragmentation. La pesanteur orthodoxe a permis de préserver la liturgie, prudence que n’a pas eu le monde romain (en témoignent les errances liturgiques de Vatican II dans le monde latin).

Le Père Alexandre fait une petite allusion à ce que le Père Georges Florovsky appelait la « captivité babylonienne de l’Eglise orthodoxe » pour catégoriser la période historique qui a vu la théologie orthodoxe être fortement influencée par les catégories occidentales. Le Père Alexandre appelle ceci la fin de la période patristique. Je me distancie de cette vision. La période patristique continue jusqu’aujourd’hui. L’Eglise continue de produire des personnes qui engendrent les autres dans la foi. Le Père Alexandre en était un. J’imagine qu’il fait référence à tout ce qui suit Saint Grégoire Palamas. Le vingtième siècle, avec lui et les Pères Boulgakov et Staniloae pour ne citer qu’eux, montre à l’évidence que la période n’est pas finie, et fut peut-être un âge d’or !