Dieu se souvient de Noé

Bienvenue au cours de Bible consacré au chapitre 8 du livre de la Genèse. Ce cours ne présuppose rien de vos connaissances mais simplement que vous ayez déjà vuXXXXlu tout ce qui concernait les chapitres précédents, puisque nous n’allons pas à chaque fois réexpliquer tout, ce qui introduirait des lourdeurs. Ainsi, ici le verset 1 est le centre d’un très grand chiasme. Je ne reviens pas sur ce qu’est un chiasme biblique. Vous pourrez vous référer au cours qui portait le nom « les chiasmes et le Nom de Dieu », qui avait été fait sur une partie du chapitre 2 de la Genèse.

1 Dieu se souvint de Noé, de toutes les bêtes et de tous les animaux domestiques qui étaient avec lui dans l'arche, et Dieu fit passer un vent sur la terre, et les eaux baissèrent;


Vous vous souvenez que si le chiasme est une façon de mettre en évidence un centre, qui est le point d’orgue du propos, la chose centrale, c’est le cas de le dire, à ne pas louper, la chose que Moïse ici a voulu mettre en évidence, et bien nous devons faire particulièrement attention à ce verset. Voyons d’abord la signification du verset avant de mettre en évidence sa centralité et de montrer la mécanique du chiasme.

Nous sommes au centre du déluge, car tout le récit du déluge est construit sur le chiasme que je vais mettre en évidence ensuite. Et au centre du déluge, et donc au centre du drame le plus effroyable, au centre des tribulations, au cœur des malheurs qui peuvent frapper l’humanité, il ne faut pas perdre de vue que Dieu se souvient de l’homme. Cette expression « se souvenir » est étonnante en soi. Est-ce que Dieu peut vraiment nous oublier, penser à autre chose, et tout d’un coup se souvenir de nous, de la même façon que fonctionne notre mémoire et notre esprit lorsque nous nous souvenons de quelque chose à laquelle nous ne pensions pas le moment précédent ? Il est bien évident que l’esprit et la mémoire humaine sont bien différents de l’omniscience divine. Ainsi c’est plutôt l’homme qui voit dans les actes que Dieu pense à lui, mais il est bien évident que Dieu n’avait pas un instant cessé de penser à Noé. Mais le moment de cesser le déluge était enfin venu.

Saint Jean Chrysostome commente ainsi ce premier verset : « Voyez comment la Sainte Écriture descend jusqu’à nous. Dieu, dit-elle, se souvient. Comprenons cela, mes bien-aimés, d’une manière digne de Dieu, et n’expliquons pas la vulgarité de ces paroles par la faiblesse de notre nature. Aux yeux de Dieu, cette parole est indigne de sa nature ineffable, mais on a dit qu’elle était conforme à notre faiblesse. Dieu se souvint de Noé, car après avoir raconté, comme je l’ai déjà expliqué à votre charité, qu’il avait plu quarante jours et autant de nuits, que l’eau était restée cent cinquante jours, s’éleva quinze coudées au-dessus des montagnes, et que pendant tout ce temps les justes étaient restés dans l’arche ; sans pouvoir respirer l’air et habiter avec toutes les bêtes, alors Dieu se souvint de Noé. Quoi dire? Il s’est souvenu ! C’est-à-dire qu’il avait pitié des justes et de sa position dans l’arche ; il eut pitié d’un homme qui souffrait tant de peine et d’embarras, et qui ne savait pas quand les inconvénients prendraient fin. Songez, je vous prie, aux pensées qu’il a dû avoir en quarante jours et quarante nuits pendant lesquelles les eaux impétueuses ont fait rage, et voyant que pendant cent cinquante jours elles sont restées à la même hauteur sans commencer à descendre ; le plus malheureux était qu’il ne pouvait pas voir ce qui s’était passé ; enfermé comme il l’était, incapable de juger par ses yeux de l’étendue du mal, sa douleur augmentait, et chaque jour il supposait les désastres les plus horribles. Pour moi, je m’étonne qu’il n’ait pas été englouti dans la douleur en réfléchissant à la destruction de l’humanité, à l’isolement de sa famille et à l’existence douloureuse qu’elle allait mener. Mais la cause de tous ses biens, celle-ci c’était sa foi en Dieu, qui lui donnait la force de tout résister et de tout endurer ; nourri de cette espérance, il était insensible à toutes les afflictions. D’une part, s’il a fait ce qui dépendait de lui, faisant preuve de beaucoup de foi, de résignation et de courage, d’autre part, voyez comme Dieu est bon pour lui. Dieu s’est souvenu de Noé. Ce n’est pas sans raison qu’on dit : souvenir. Comme l’Ecriture Sainte a déjà témoigné au juste en lui disant : “Entrez dans l’arche, car j’ai vu que tu étais juste en cette génération” (Genèse 7 :1), maintenant elle dit : Dieu s’est souvenu de Noé, c’est-à-dire : du témoignage qu’il lui avait rendu. Il n’abandonne pas longtemps le juste, il ne s’écarte pas de sa délivrance au-delà de ce qu’il peut supporter, et quand cette heure est venue il le comble toujours de ses bénédictions. Connaissant l’infirmité de notre nature, si elle nous permet d’être tentés, elle met à l’épreuve notre faiblesse et fait que ses récompenses prouvent notre courage et notre miséricorde. Alors saint Paul dit : Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces, mais en même temps que l’épreuve, il vous donnera une issue et n’y succomberez pas. (1 Corinthiens X, 13.) Mais le juste gardait encore son courage et sa résignation, endurant par sa confiance en Dieu l’arrêt et les troubles de l’arche ; ainsi est-il dit : Dieu se souvint de Noé. Puis, pour vous faire connaître l’abîme de la miséricorde divine, la Sainte Écriture ajoute : et de toutes les bêtes, de tous les animaux domestiques, de tous les oiseaux, de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l’arche. »

Ceci est une chose cardinale à comprendre : Dieu ne va jamais nous éprouver au-delà de nos capacités. Cela laisse songeur sur les capacités de Noé, car l’épreuve qu’il a traversé est tout de même hors norme. Je pense que nul ne se sent capable de réaliser ce que Noé a fait.

Alors voyons le chiasme du déluge. Je vais le parcourir de l’extérieur vers l’intérieur pour parvenir au moment où Dieu se souvient de Noé.

Premier cercle : Dieu est sur un registre de malédiction et a une volonté d’extermination (7:4) et Dieu ne veut plus maudire (8:21). Second cercle à l’intérieur du premier : Noé fait la volonté divine (7:5-6) et Noé fait un sacrifice à Dieu (8:20). Troisième cercle à l’intérieur du précédent : Noé entre dans l’arche (7:7-10) et Noé sort de l’arche (8:16-19). Quatrième cercle à l’intérieur du précédent : nous avons une indication en terme d’année, de mois et de jour du début du déluge (7:11) et une indication de date en terme d’année, de mois et de jour de la fin du déluge (8:12-15). Cinquième cercle à l’intérieur du précédent : la pluie commence à tomber (7:12-15) et les eaux ne recouvrent plus la terre (8:11). Sixième cercle à l’intérieur du précédent : les animaux entrent dans l’arche (7:16) et le corbeau puis la colombe sortent de l’arche (8:7-10). Septième cercle à l’intérieur du précédent : au bout de 40 jours l’Eternel ferme la porte (7:17-19) et au bout de 40 jours Noé ouvre la fenêtre (8:6). Huitième cercle à l’intérieur du précédent : les montagnes sont recouvertes (7:20-23) et les montagnes sont de nouveau visibles (8:4-5). Et enfin, neuvième cercle avant le centre, à l’intérieur du précédent : les eaux montent pendant 150 jours (7:24) et les eaux descendent pendant 150 jours (8:2-3). Et c’est après ces neufs cercles de signification en miroir que nous arrivons au centre ; le joyau du passage, le bijou dans son écrin : Dieu n’oublie pas l’homme dans sa détresse.

On notera que Dieu se souvient aussi des animaux, et pas uniquement de Noé. C’est cohérent avec le psalmiste qui nous dit « lui qui donne la nourriture au bétail comme aux petits du corbeau qui crient vers Lui. » (ps 146:9).

Un mot encore du souvenir pour bien en saisir la dimension biblique. En Exode 20:8, lorsque Dieu dit à Moïse « Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. » on voit bien que l’on est dans le registre de la fidélité de l’alliance et pas dans le fait de se souvenir simplement de quelque chose, aussi important soit-elle. En Luc 1:72 on se doute bien que le souvenir est de cette dimension-là : « C’est ainsi qu’il manifeste sa miséricorde envers nos pères, et se souvient de sa sainte alliance ». Le souvenir divin dans le biblique est souvent lié à une libération. « Dieu entendit leurs gémissements, et se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. » (Ex 2:24). Dieu se souvient avant d’enclencher tout ce qui va conduire à la libération des hébreux en Egypte. Même chose en Ex 6:5 : « J’ai entendu les gémissements des enfants d’Israël, que les Égyptiens tiennent dans la servitude, et je me suis souvenu de mon alliance. » Plus clairement encore en Nb 10:9 « Lorsque, dans votre pays, vous irez à la guerre contre l’ennemi qui vous combattra, vous sonnerez des trompettes avec éclat, et vous serez présents au souvenir de l’Éternel, votre Dieu, et vous serez délivrés de vos ennemis. » Autre exemple avec l’épisode de Sodome et Gomorrhe : « Lorsque Dieu détruisit les villes de la plaine, il se souvint d’Abraham; et il fit échapper Lot du milieu du désastre, par lequel il bouleversa les villes où Lot avait établi sa demeure. » (Gn 19:29). Il y a de nombreux autres exemples, mais je ne vais pas tous les lister pour ne pas alourdir inutilement. Il me semble que l’on peut comprendre déjà avec ce qui a été donné. La mention du vent peut apparaître comme étonnante, ou un peu décalée. Au contraire elle est très importante au propos de ce qui se joue ici. Vous avez un vent qui souffle sur l’eau. Vous verrez un peu plus loin qu’il est question des eaux, puis de la terre sèche, puis des animaux avec d’abord la mention précise de deux oiseaux et enfin des hommes. Nous avons donc, en condensé, par petites touches, un nouveau récit de la création, comme en Genèse 1. Le soleil, la lune, les étoiles et les créatures marines ne sont pas mentionnées car elles n’avaient pas été concernées par la dé-création du déluge. Cette mention du vent nous indique que nous sommes au premier jour. C’est dire si elle est importante. Ambroise de Milan nous donne un indice lorsqu’il précise que le vent ne peut pas seul vider la mer. Alcuin d’York est plus direct en faisant le lien en toutes lettres dans son commentaire biblique.

La date de fin du déluge

2 les sources de l'abîme et les écluses du ciel se fermèrent, et la pluie cessa de tomber du ciel.
3 Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et revenant, et elles s'abaissèrent au bout de cent cinquante jours.
4 Au septième mois, le dix-septième jour du mois, l'arche s'arrêta sur les montagnes d'Ararat.
5 Les eaux allèrent se retirant jusqu'au dixième mois; et, au dixième mois, le premier jour du mois, apparurent les sommets des montagnes.


Souvent, les rationalistes montrent leur scepticisme quant au déluge : « d’où vient toute cette eau » est une question que l’on peut entendre venant d’eux. Saint Jean Chrysostome nous montre dans son homélie sur le déluge que le scepticisme existait aussi à son époque : « Voyez comment tout cela est exprimé dans le style des hommes. Les fontaines de l’abîme et les cataractes du ciel se sont fermées, et la pluie du ciel s’est arrêtée. Cela signifie que le Seigneur avait ordonné aux eaux de retourner à leur place et de ne pas en sortir, mais de tomber progressivement. L’eau descendit du sol et diminua pendant cent cinquante jours. Comment la raison peut-elle jamais comprendre cela ? Ou, la pluie s’est arrêtée, les sources n’ont pas coulé et les cataractes du ciel se sont fermées ; mais comment toute cette eau a-t-elle disparu ? L’abîme s’étendit sur toute la terre. Comment, alors, une si grande masse d’eau a-t-elle pu soudainement diminuer ? Qui pourra jamais l’expliquer par la raison humaine ? Qu’avons-nous à dire ? C’est l’ordre de Dieu qui a tout fait. » Le déluge, étant montré comme une sorte de nouvelle création, échappe aussi à la rationalité, à l’analyse, à la science. Il n’est pas interdit au chrétien de dire qu’il ne comprend pas comment Dieu a opéré ce déluge.

Il y a plusieurs lectures possibles sur le moment où on arrive à cette étape particulière de la fin du déluge. Revoyons rapidement les données calendaires en notre possession :

1) en 7:11 on a le début du déluge avec une précision calendaire très grande. Vous vous souvenez du débat, évoqué dans le cours sur le chapitre 7, entre ces deux rabbins dans le Talmud sur le calendrier à utiliser pour définir quel était le deuxième mois en question.
2) en 7:17 on a 40 jours de pluie
3) en 7:24 une crue des eaux de 150 jours.
4) Et enfin ici, une étape du processus de fin du déluge, car toutes les eaux ne se sont pas encore retirées. En 8:4 on nous dit « au septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche s’arrêta sur les montagnes d’Ararat. »

En plus de savoir quel calendrier on doit prendre, se pose la question de savoir si on incorpore les 40 premiers jours dans les 150 jours, ou pas. Si on les incorpore, et qu’on part du mois de Tishri comme début du calendrier qui indique la création du monde dans la logique solaire du calendrier hébraïque, on tombe le 17 nisan. Cette date résonne dans toute la Bible, ce qui doit probablement nous entraîner à les incorporer. Le 17 nisan est la date où se passent les événements suivants :

  • Les hébreux entrent en Egypte
  • Les hébreux traversent la mer rouge pour échapper à l’esclavage
  • Les hébreux se sont nourris pour la première fois des fruits de la terre sainte
  • Purification du temple sous Ezechias, 800 ans après l’entrée en terre sainte (voulue par le roi comme une date anniversaire).
  • La reine Esther sauve les juifs de l’extermination
  • Le Christ ressuscite un 17 nisan.

Nous avons donc avec Noé qui voit l’arche se poser, 7 fois le 17 Nisan dans la Bible.
Quelle est la signification théologique du 17 Nisan à chaque fois ?

  • La Bible nous présente le fait d’être délivré lorsque tout est détruit autour (Noé).
  • On est délivré des besoins physiques et des manques (Jacob).
  • On est délivré de l’oppression et de l’esclavage (Moïse).
  • On est béni dans le cadre des promesses (Josué).
  • On est béni dans le cadre d’un culte béni par Dieu (Ezechias).
  • On est béni dans un environnement de haine (Esther).
  • On est béni et délivré dans la résurrection du Messie (Jésus).

Si on a à l’esprit le souvenir de Dieu, on peut dire que Dieu se « souvient » de tout cela, et de façon principale qu’il va ressusciter un 17 nisan. Tous ces 17 nisan sont une préparation pour le 17 nisan de la résurrection.

Notons bien que ce 17 nisan concerne le moment où l’arche se fixe sur le mont Ararat, au verset 4. Il y a encore trois mois pour aller jusqu’au verset 5, où apparaissent toutes les montagnes.

La question pour le mont Ararat est de savoir si c’était la plus haute montagne du monde d’alors. Ceci est très improbable lorsque l’on connait Dieu et qu’on le voit agir dans le biblique. Une approche rationnelle pourrait nous le laisser penser : l’eau descend et l’arche peut commencer à se poser sur certains sommets, assez larges, c’est logique. Mais rien ne dit qu’elle s’est posée sur le premier sommet disponible en terme de hauteur dans l’étendue de la surface de la terre. Cela dépend de où elle était. Ensuite, il serait étonnant pour Dieu de choisir la plus haute montagne pour marquer une sorte de suprématie de je ne sais quoi. Dieu ne fait pas de démonstration par rapport à la hauteur, par rapport à la grandeur. Le sommet pour lui, c’est la Croix, ne l’oublions pas. Il passera alliance avec Moïse et les hébreux sur le Sinaï, une montagne pas très haute du tout. Les géographes et géologues nous disent 2285 mètres de hauteur. Moïse justement, était un prophète bègue. Ce n’est pas comme cela qu’on se le représente habituellement. Dieu, pour aller parler à l’homme le plus puissant d’alors et bien montrer sa puissance s’est choisi un prophète bègue. Cela fait partie du pourquoi Moïse a considéré que c’était absurde lorsque Dieu lui a exprimé sa volonté, dans l’épisode du buisson ardent. Cette manifestation étonnante montre un Dieu qui ne s’habille pas dans la grandeur du monde pour révéler sa grandeur propre. Rien n’est dû à l’éloquence de Moïse. Dieu est toujours anti-jupitérien dans son approche. Les manifestations jupitériennes sont pour les faux dieux, pour les entités ayant à démontrer un pouvoir usurpé.

Le mont Ararat peut être un prétexte pour nous pour faire un survol des montagnes importantes de la Bible. Outre ce mont Ararat où s’est arrêtée l’arche de Noé, on peut parler du mont Carmel, où le prophète Elie remporta la victoire contre les prêtres de Baal (voir le premier livre des Rois, chapitre 18). On peut également parler du mont Garizim, où Jésus rencontra la samaritaine (chapitre 4 de Jean). En face du mont Garizim, le mont Ebal, où Moïse fit bâtir un autel. Saül et ses fils moururent sur le mont Guilboa. Josué stoppa ses conquêtes dans la terre de Canaan au mont Hermon. Les cèdres qui servirent à la construction du temple de Salomon vinrent du mont Liban. Le mont Moria a vu le quasi sacrifice d’Isaac par Abraham, Salomon bâtir son temple. Jésus prêcha au mont des oliviers sur les fins dernières. Moïse a vu la terre d’Israël sans pouvoir y entrer depuis le mont Nebo. Esaü se rendit au mont Séir après la mort de son père Isaac. Moise reçut la Loi sur le mont Sinaï, également appelé Horeb. Le mont Thabor est bien connu pour la transfiguration du Christ. Et enfin le mont Sion qui à l’origine était le sud-ouest de Jérusalem.





Le corbeau et la colombe

6 Au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre qu'il avait faite à l'arche,
7 et lâcha le corbeau, qui sortit, allant et revenant, jusqu'à ce que les eaux fussent séchées au-dessus de la terre.
8 Il lâcha ensuite la colombe d'auprès de lui, pour voir si les eaux avaient diminué de la surface de la terre.
9 Mais la colombe, n'ayant pas trouvé où poser la plante de son pied, revint vers lui dans l'arche; parce qu'il y avait encore des eaux à la surface de toute la terre. Il étendit la main et, l'ayant prise, il la fit rentrer auprès de lui dans l'arche.
10 Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha de nouveau la colombe hors de l'arche,
11 et la colombe revint vers lui sur le soir, et voici, une feuille d'olivier toute fraîche était dans son bec; et Noé reconnut que les eaux ne couvraient plus la terre.
12 Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha la colombe; et elle ne revint plus vers lui.
13 L'an six cent un, au premier mois, le premier jour du mois, les eaux avaient séché sur la terre. Noé ôta la couverture de l'arche et regarda, et voici, la surface du sol avait séché.
14 Au second mois, le vingt-septième jour du mois, la terre fut sèche.


Après que l’arche ne se soit posée, on voit que l’évacuation complète des eaux prend 5 mois supplémentaires. L’épisode avec le corbeau et la colombe est un peu déroutant. Comme le fait remarquer Augustin, si le corbeau n’est pas revenu, pourquoi la colombe est revenue ? Le corbeau est-il mort ? il rapporte la possibilité du corbeau se réfugiant sur un cadavre flottant quelque part. Le test commençant par le corbeau est peut-être une organisation de test en plusieurs étapes. Un monde viable pour un corbeau, puis ensuite un monde viable pour une colombe. Les rabbins pensent que Noé a d’abord voulu mettre en danger un animal impur, impropre au sacrifice et dont la perte serait sans conséquence grave. Pourtant nous avons vu que si le corbeau est impur, il n’y a donc qu’un seul couple. Et c’était donc plus dangereux pour le devenir des espèces. L’analyse d’Augustin est plus pertinente. Le corbeau est plus résistant et résilient que la colombe. Il était pertinent de commencer avec. La seule catégorie de pureté et d’impureté vraiment intéressante à mettre en exergue ici est que l’oiseau impur quitte facilement l’arche, mais l’oiseau pur, servant d’offrande à Dieu à plusieurs reprises dans le culte décrit dans le Lévitique, lui reste bien dans l’arche. L’arche est donc un lieu qui facilite l’évacuation de l’impureté et qui retient la pureté. Le fait que la colombe, lors de sa seconde sortie ramène précisément un rameau d’olivier nous amène à penser à cette pureté du service cette fois, puisque la Bible nous montre dans les livres suivants que le culte divin primitif utilisait l’huile d’olive. « “Tu ordonneras aux enfants d’Israël de t’apporter pour le luminaire de l’huile d’olives concassées, pour entretenir les lampes continuellement. » (Ex 27:20). « “Ordonne aux enfants d’Israël de t’apporter pour le chandelier de l’huile pure d’olives concassées, pour entretenir les lampes continuellement. En dehors du voile qui est devant le témoignage, dans la tente de réunion, Aaron la préparera pour brûler continuellement du soir au matin en présence de YHWH. C’est une loi perpétuelle pour vos descendants. Il arrangera les lampes sur le chandelier d’or pur, pour qu’elles brûlent constamment devant YHWH. » (Lv 24:2-4).

L’huile, dans le biblique, a aussi cette dimension de permettre la présence de l’Esprit de Dieu : « Samuel, ayant pris la corne d’huile, l’oignit au milieu de ses frères, et l’Esprit de YHWH fondit sur David à partir de ce jour et dans la suite. Samuel se leva et s’en alla à Ramatha. » (1 Sm 16 :13). Et l’huile renvoie aussi à l’onction, onction qui est synonyme de Messie. Le Messie est l’oint de Dieu. « L’esprit du Seigneur YHWH est sur moi, parce que YHWH m’a oint; il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux malheureux; panser ceux qui ont le cœur brisé; Annoncer aux captifs la liberté et aux prisonniers l’élargissement; » (Is 61:1). L’huile en hébreu est שֶׁ֣מֶן (shémen) et le messie est מָשִׁיחַ (masshia’h). On notera la proximité même consonantique. Tout le monde se souvient comment Jésus, lors de son baptême dans le jourdain, voit l’Esprit fondre sur lui, justement sous la forme d’une colombe. Act 10:38 : « comment Dieu a oint de l’Esprit-Saint et de puissance Jésus de Nazareth, qui alla de lieu en lieu, faisant du bien et guérissant tous ceux qui étaient sous l’empire du diable, car Dieu était avec lui ». La colombe, avec son rameau d’olivier est une figure messianique subtile, et Moïse relie tout cela a une libération, car après sa troisième tentative, la colombe s’en va, signalant aux hommes la liberté retrouvée.

Saint Jean Chrysostome commente quelque chose d’assez original, auquel on ne pense pas forcément lorsque l’on lit tout ce passage : « Ici encore je ne peux m’empêcher d’admirer avec étonnement la vertu des justes et la bonté de Dieu. Comment, en effet, respirant l’air après si longtemps et ouvrant les yeux à la vue du ciel, n’a-t-il pas été ébloui et aveuglé ? Car vous savez que c’est ce qui arrive généralement à ceux qui ont passé ne serait-ce qu’un court instant dans les ténèbres et les ténèbres lorsqu’ils voient la clarté du jour. Mais ce juste, pendant toute une année et des mois si pénibles passés dans l’arche presque sans lumière, revoyant soudain les splendeurs du soleil, n’a pas connu un tel accident. C’était la grâce de Dieu, et la patience avec laquelle il lui avait accordé, qui avait donné plus de vigueur même à ses facultés corporelles, et les avait élevées au-dessus de leur nature. ».

Augustin nous montre une très belle image de ce qu’est le corbeau ici, ce qui nous renvoie à la dimension d’impureté de l’animal : « Vous ne savez pas quand cette dernière heure viendra et pourtant vous dites : « Je me transforme. Quand vas-tu te transformer ? Quand vas-tu changer ? “Demain”, dites-vous. Voyez, combien de fois vous dites : “Demain, demain”. Tu es vraiment devenu un corbeau. Voici, je vous dis que lorsque vous faites le bruit d’un corbeau, la ruine vous menace. Car ce corbeau dont vous imitez le croassement est sorti de l’arche et n’est pas revenu. »

Bede le vénérable a une lecture qui rapproche cette eau du déluge avec l’eau du baptême : « Noé voulait savoir comment les choses se présentaient sur la face de la terre lorsque le déluge avait pris fin, et il envoya un corbeau, qui dédaigna de retourner à l’arche, signifiant ceux qui, bien qu’ils aient été purifiés par les eaux de baptême, négligent néanmoins de remettre la robe très noire de leur vieil homme en vivant plus sans faute; et de peur qu’ils ne méritent d’être renouvelés par l’onction du Saint-Esprit, ils se détachent aussitôt de l’unité intime de la paix et du repos catholiques en suivant les choses extérieures, c’est-à-dire les désirs du monde. »

Regardons aussi, comme nous l’ont appris les pères, les personnages bibliques pour voir les similitudes ou les oppositions. St Irénée par exemple nous expliquait comment Marie et son obéissance avait racheté Eve et sa désobéissance. Adam avait été placé dans le jardin puis expulsé, ce qui marquait un échec et un drame. Ici Noé a été placé dans l’arche et en sort, ce qui marque une victoire et un espoir. Adam était prévu pour demeurer toujours dans le jardin, mais Noé ne devait rester qu’un temps dans l’arche. On note ici une inversion qui marque une forme de rachat, de réparation.





Noé sort de l'arche et fait le premier sacrifice après le déluge

15 Alors Dieu parla à Noé, en disant:
16 " Sors de l'arche, toi et ta femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.
17 Toutes les bêtes de toute chair, qui sont avec toi, oiseaux, animaux domestiques, et tous les reptiles qui rampent sur la terre, fais-les sortir avec toi; qu'ils se répandent sur la terre, qu'ils soient féconds et multiplient sur la terre. "
18 Noé sortit, lui et ses fils, sa femme et les femmes de ses fils.
19 Toutes les bêtes, tous les reptiles et tous les oiseaux, tous les êtres qui se meuvent sur la terre, selon leurs espèces, sortirent de l'arche.
20 Noé construisit un autel à YHWH et, ayant pris de tous les animaux purs et de tous les oiseaux purs, il offrit des holocaustes sur l'autel.


C’est le premier sacrifice après le déluge. C’est la première mention d’un autel dans le biblique.

Le grec de la LXX est intéressant pour ce verset, car d’après les linguistes, c’est la première fois que le mot grec pour autel est attesté. Il s’agit du mot θυσιαστήριον. Il rend le מִזְבֵּחַ (mizbea’h) hébreu mais avec plus de finesse. En effet, le terme hébreu désigne aussi bien les autels de Dieu que de ceux des faux dieux, des démons, des cultes idolâtres. En grec, le θυσιαστήριον ne désigne que l’autel dans le cadre d’un culte pour YHWH. Pour les faux dieux, la LXX emploie un autre mot grec (bomos). On pourra noter aussi qu’un sacrifice, un korban (terme repris chez Marc) n’est adressé qu’à YHWH. Il n’y a jamais de korban pour Elohim. Elohim étant souvent relié à la dimension de Dieu dans la nature, on voit que tout est fait dans le biblique pour éviter toute idolâtrie de la nature. Je vous rappelle aussi ce qui a été vu lors du cours sur le Diable, Elohim ne veut pas forcément toujours dire Dieu. Cela désigne parfois les anges. Ou Dieu et ses anges.

Dans la loi juive il y a sept types de sacrifices, qui sont exposés avec tous les détails législatifs dans le livre du Lévitique principalement. Mais il faut les connaître pour apprécier ici ce que fait Noé, si jamais ce passage peut se lire à la lumière de la loi juive, comme une parfaite préfiguration, d’un Noé préfigurant Moïse. Avant de les lister, une notion importante : les commandements positifs et les commandements négatifs. Positifs : on doit faire quelque chose. Négatifs : on doit s’abstenir de faire quelque chose. On doit aimer, commandement positif. On ne doit pas tuer : commandement négatif.

Sacrifice 1 : Olah. C’est fait pour expier une mauvaise pensée ou l’annulation d’un commandement positif. Dans le Ola, rien n’est partagé avec les prêtres, les cohen du culte dont Aaron fut le premier grand prêtre. Tout est pour Dieu, dans le sens que tout est brûlé.

Sacrifice 2 : ‘Hatat. C’est pour expier une situation de karet involontaire. Le statut de karet est celui des personnes retranchées du peuple de façon temporaire. Le sacrifice sert à leur réintégration. On est par exemple karet si l’on touche un mort. Ici, la situation pour se retrouver karet involontaire, est de toucher une personne sans savoir qu’elle est morte. Le ‘hatat est partagé entre le prêtre et Dieu. Le prêtre en mangeait une partie.

Sacrifice 3 : ‘ham. Ce sont les offrandes d’hommage.

Sacrifice 4 : schlamim. Sacrifice communautaire pour célébrer la joie d’être ensemble. Cela correspondrait aujourd’hui au sacrifice pécunier correspondant au fait de recevoir un hôte avec de grands égards.

Sacrifice 5 : Maaser. Il s’agit du don au clergé. Cela représente 10% des revenus de la personne. Les prêtres, totalement dépendant de ce don, ne vivaient que de cela car ils n’avaient pas le droit de faire quoi que ce soit d’autre.

Sacrifice 6 : Bekhor. Il s’agit du sacrifice du premier né. Il y a un sacrifice pour un animal premier né, mais aussi pour le premier né de la famille. Ce sacrifice marque la rencontre entre Dieu et ce qui est premier.

Sacrifice 7 : Pessa’h. C’est le sacrifice pascal.

Après cette énumération, il faut donc se demander mais quel sacrifice lévitique fait Noé ici ? A priori ici Noé fait une ola. Il ne consomme pas la viande de l’animal qu’il sacrifie. Abel et Caïn avaient fait un ‘Ham, un sacrifice d’hommage. Donc il expie soit une mauvaise pensée, soit il expie un commandement positif non respecté. A priori l’Ecriture ne nous dit rien d’une faute. Il s’agit donc d’une mauvaise pensée. L’Ecriture ne nous dit rien non plus sur une mauvaise pensée. La lecture juive ici ne mène nulle part.

Les commentaires patristiques sur le fait que Noé fasse un sacrifice pour remercier Dieu semblent beaucoup plus plausibles. Ceci nous montre que la loi de Moïse n’était pas en vigueur de toute éternité. Elle n’avait pas d’incidence avant, comme ici, et n’en a plus depuis la Croix.

Le commentaire de Chrysostome sur ce que fait Noé précisément ici est bien plus substantiel que les explications halakhiques des rabbins : « L’exemple de cette justice suffirait, si nous le voulions, pour instruire la nature humaine et la pousser à imiter cette vertu. Car si Noé, seul au milieu de tant de méchants et n’ayant pas d’ami, est parvenu à ce sommet de vertu, quelle sera notre excuse, à nous qui ne rencontrons pas les mêmes obstacles, et qui, d’ailleurs, sommes si négligent pour les bonnes œuvres? Il ne s’agit pas seulement de l’existence de cinq cents ans pendant lesquels il a été contraint de vivre parmi les méchants qui se moquaient de lui et l’insultaient ; cette année, qu’il passa entièrement dans l’arche, me paraît valoir tout le reste. Ce juste a éprouvé une infinité d’afflictions et d’angoisses, par la privation d’air et le voisinage de tant d’animaux : au milieu de tout cela son esprit est resté inébranlable, sa volonté inflexible, ainsi que sa foi en Dieu, qui l’ont rendu facile et léger à porter. Il est vrai que s’il faisait beaucoup de lui-même, Dieu avait été prodigue envers lui. Malgré les tourments qu’il a subis dans l’arche, il a au moins évité une terrible catastrophe et échappé à la destruction universelle. Ainsi en échange de ces angoisses et de cette prison insupportable, il eut le repos et la sécurité, en même temps que la bénédiction divine : alors il lui témoigna sa reconnaissance, et tu le verras commencer là tes jours. Dans les premiers jours de sa vie, il pratiqua toutes les vertus et fuyant tous les vices que ceux qui vivaient alors étaient infectés, ce qui lui épargnait le châtiment des louanges et le sauvait seul tandis que tous les autres étaient submergés : de même, comme il a conservé la foi et soutenu avec reconnaissance son séjour dans l’arche, il reçut de nouveau une nouvelle effusion de la grâce divine ; dès qu’il est sorti de l’arche et qu’il est revenu à ses premières habitudes, il a obtenu une bénédiction, et montrant toujours la même reconnaissance qu’il a rendue grâce à Dieu, qui l’a honoré de plus grandes bénédictions. » (Homélie sur la Gn)

Noé n’expie pas de mauvaise pensée. Au contraire, il envoie à Dieu un signe d’adoration, pour l’avoir épargné lui et sa famille.



Dieu et l'homme : la relation évolue

21 YHWH sentit une odeur agréable, et YHWH dit en son cœur: " Je ne maudirai plus désormais la terre à cause de l'homme, parce que les pensées du cœur de l'homme sont mauvaises dès sa jeunesse, et je ne frapperai plus tout être vivant, comme je l'ai fait.


Ici nous voyons que Dieu répond positivement au sacrifice de Noé. Nous ne sommes plus en 6:5 qui disait « L’Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. ». Le verset 6:5 était très négatif tandis que le verset 8:21 n’est pas aussi négatif. Le cœur de Dieu n’est plus affligé comme en 6:6 (« L’Éternel se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre, et il fut affligé en son cœur. »).

La consonnance de l’hébreu, qu’on ne perçoit pas dans d’autres langues fait résonner plusieurs fois « noa’h », dont on se souvient que cela signifie « repos ». Par exemple, on a רֵ֣יחַ הַנִּיחֹחַ֒ (réa’h hanni’hoa’h) pour odeur agréable. On est assez prêt dans la consonnance de Noa’h. Le verset résonne donc avec cette notion de repos. Mais ce verset ouvre une problématique. Si Dieu a frappé l’homme par le déluge parce qu’il est mauvais, et que l’homme est toujours mauvais. Que va faire Dieu pour résoudre le problème, sachant que l’homme est irrémédiablement mauvais ? On voit que la problématique est mise en relation avec un sacrifice qui apaise et qui réjouit Dieu. Pas besoin d’être docteur en théologie pour voir que l’on pointe ici vers la Croix. Sans elle, ce verset n’est pas résolu.

La promesse divine

22 Désormais, tant que la terre durera, les semailles et la moisson, le froid et le chaud, l'été et l'hiver, le jour et la nuit ne cesseront point. "


Ici Saint Ephrem le syrien comment très logiquement « et parce qu’il n’y avait ni semence ni récolte cette année-là et que les cycles saisonniers avaient été perturbés, Dieu a restitué à la terre ce qui lui avait été enlevé dans sa colère. Dieu dit alors : « Tous les jours de la terre, semence et moisson, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront pas de la terre. » Car pendant toute l’année, jusqu’à ce que la terre se dessèche, l’hiver, sans été, avait été sur eux. . ».

C’est sur cette absolue promesse divine que ce se clôt ce cours sur le chapitre 8 de la Genèse. Le déluge prend fin sur un retour à la vie normale. On notera comment le déluge est une forme d’image du jugement dernier : une destruction colossale et la condamnation de certains et la sauvegarde d’autres. En attendant le jugement dernier, je vous donne rendez-vous dans les catacombes pour le prochain cours sur le chapitre 9.